Parmi les architectes du son ayant porté la scène émergente trap du début des années 2020, impossible de ne pas citer Unfamouslouie. Après FOREVER et FREE UNFAMOUS, le Clermontois conclut sa trilogie de mixtapes avec STILL UNFAMOUS, sortie le 3 avril dernier. 16 titres trap (ou presque) sur lesquels on retrouve, de Sacce à S-Tee, les rookies les plus prometteurs d’aujourd’hui.
La Pépite a rencontré le jeune beatmaker la veille de la sortie du projet pour parler processus créatif, mascotte, Laurent Voulzy et chargeur qui crame.

On se retrouve aujourd’hui pour parler de STILL UNFAMOUS, ton troisième projet solo qui sort ce soir à minuit. Comment tu te sens ?
Tranquille, détendu. On a bien bossé, donc maintenant c’est fait, il y a juste à le sortir. C’est le meilleur moment, parce qu’on peut enfin avoir les retours des gens sur le travail qu’on a fait depuis un an et demi. Et là, ça va sortir demain, le 3 avril.
3 ans se sont écoulés depuis FREE UNFAMOUS, ta dernière mixtape solo. Que s’est-il passé depuis ?
J’ai continué à produire et j’ai fait des projets collaboratifs. Un projet trap avec mon pote Lovarran, plus dans ce que j’avais l’habitude de faire. Et en juin 2024, on a fait un projet avec Aketo, un peu plus dans des vibes “electro summer”. C’étaient des sonorités que je n’avais jamais vraiment travaillées avant. En parallèle, j’ai placé quelques prods sur des projets d’artistes. Après, je me suis vite remis au travail pour faire un troisième et dernier projet de ma série des UNFAMOUS.
Tu es quelqu’un d’assez discret sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens ne connaissent même pas ton visage, mais tu restes très identifiable par ta mascotte, que l’on retrouve sur les covers de tes 3 mixtapes. D’où vient-elle ?
Ce personnage est né de l’époque où j’ai vraiment commencé à faire des prods, fin 2016. En 2017, j’ai habité à l’Ile Maurice pendant 6 mois. À cette époque-là, je faisais surtout des projets instrumentaux que j’envoyais sur Soundcloud. J’en avais envoyé un qui s’appelait “Golden Tape“, ou un truc comme ça. C’est une amie de l’époque, qui est artiste-peintre, qui m’avait dessiné ce personnage. Quand j’ai fait FOREVER UNFAMOUS en 2021, je l’ai retravaillé à ma sauce et c’est devenu mon avatar. Je n’avais pas envie de trop me mettre en avant ou de montrer mon visage parce que pour moi, en tant que beatmaker, on est toujours un peu en retrait. Artistiquement, je ne trouvais pas ça très intéressant. Puis, comme tu l’as dit, ça révèle une timidité, une envie de discrétion de ma part. Je voulais que cet avatar incarne mes projets. J’ai toujours aimé la D.A. des groupes comme Gorillaz qui utilisent des personnages, ou même Daft Punk, qui se cachent derrière leur masque. Si ces artistes-là s’étaient montrés, est ce qu’il y aurait eu une aura aussi grosse autour d’eux ? Je ne suis pas sûr, parce que ça enlève un peu un mythe. Après, je ne veux pas cacher mon visage, s’il y a une interview ou que je dois faire une story et montrer ma tête, je n’ai pas de problème. Mais en tant que “présentation artistique”, mon avatar est beaucoup plus reconnaissable.

Comparé à tes deux premiers projets, sur la cover de STILL UNFAMOUS, ton avatar est beaucoup plus pimpé. Est-ce que ça traduit un changement dans ta vie? Tu peux nous parler de qui l’a réalisée, aussi?
Quand j’ai fait mon premier projet, je me suis dit que si j’en faisais d’autres, je voudrais garder ce personnage mais l’améliorer à chaque fois. Je voulais peut-être l’emmener vers quelque chose de plus humain et pourquoi pas finir avec une cover où c’est une photo de moi. Et en fait, je me suis dit que je voulais le faire évoluer comme si c’était un Pokémon. La première version, elle est un peu fragile, je l’avais dessinée au feutre. Après, j’ai fait une version sur ordi pour FREE UNFAMOUS, et là, c’est une 3D. Donc, même dans la manière de la créer, ça part d’un truc un peu “romantique” pour arriver à un truc très mainstream. Tu as un gros drip qui shine et tout. Je voulais, tout en gardant cette base-là, qu’il y ait une évolution du personnage vers quelque chose de plus grand. Parce que pour moi, chaque projet est meilleur que celui d’avant. Cette cover, c’est ma préférée des trois et elle a été réalisée par Tragisto386, qui est un graphiste exceptionnel. On a passé des heures au téléphone, où je lui ai dit “bouge un peu la mèche-là”, “enlève le petit diamant, là, mets-le là”. Ça a été un travail d’orfèvre, comme un bijou. Une cover forte, c’est important. Je l’avais pas du tout réalisé, mais même celle du premier projet, il y a des gens sur Twitter qui l’ont en photo de profil. C’est la plus grosse pub pour un album. Il faut faire attention à ça, tu peux avoir envie d’écouter ou non un album uniquement en fonction de la cover.
Tu as choisi “Unfamouslouie” comme nom d’artiste. C’est assez cohérent avec ta discrétion que l’on vient d’évoquer. Pourquoi ce nom, précisément ?
Quand j’ai commencé les prods, je n’avais pas de blaze parce que j’avais jamais conscientisé ou réfléchi le fait de devenir beatmaker. Je faisais des prods parce que ça me faisait kiffer, mais je n’avais pas forcément vocation à en faire ma vie. Et le jour où j’ai partagé mon premier projet sur Haute Culture, qui n’existe plus aujourd’hui, c’est là que je me suis dit qu’il me fallait un nom. Unfamous, c’est venu tout seul et j’ai rajouté mon prénom derrière. J’ai toujours trouvé que le prénom “Louis” écrit avec un “e” à la fin, ça faisait plus cainri, je préfère comment c’est orthographié. Donc je me suis dit “vas-y, je vais mettre “Unfamouslouie””, tout attaché.
Tu viens de Clermont-Ferrand, mais sur ton compte Instagram tu racontes que c’est en 2016 que tu fais ta première prod, à Cape Town. Que faisais-tu là-bas et comment en es-tu arrivé à composer ?
Quand j’étais plus jeune, je faisais du piano. Mais je n’ai jamais été très scolaire, donc toute la partie solfège, j’aimais pas trop. Je préférais la liberté, mais j’avais cette base avant de commencer. Il y avait GarageBand sur l’ordinateur de mes parents, avec un espèce de piano où tu pouvais générer des instruments.. Par exemple, je mettais un morceau de Kanye West, je rajoutais un instrument et je jouais des mélodies par dessus. Mais je ne les enregistrais pas. C’était comme si je faisais un FIFA, ça me faisait rire. Cape Town, j’y ai habité cinq ou six mois aussi, un an avant l’Ile Maurice. Là-bas, je travaillais dans un atelier d’artistes, où ils faisaient des œuvres avec des perles et des barbelés. Je donnais des cours d’informatique et j’étais vendeur dans la boutique, je faisais un peu tout en même temps. Il y avait des moments où j’avais pas mal de temps libre, donc je me posais dans le bureau, sur l’ordinateur et je faisais du son. Dans le fond, ça a toujours été ma passion, mais c’est là que je me suis dit que j’aimais vraiment faire ça. Parce que ça m’amusait, je réfléchissais même pas à vendre ou à placer des prods.

Tu précises aussi que c’était peut-être même le jour de la sortie de The Life of Pablo de Kanye West. Beaucoup le considèrent, à juste titre, comme un génie de la production. C’est ton cas ?
C’est un artiste que j’ai vraiment énormément écouté, même si c’est moins le cas ces derniers temps. Au-delà de la personne qu’il est et des positionnements un peu étranges voire complètement bizarres qu’il a sur la vie, en me basant sur l’artistique, je pense que Graduation, par exemple, c’est mon album préféré. Et ça se tape avec 808s & Heartbeak. Ce sont des albums que j’ai écoutés je ne sais pas combien de fois. Il y avait des jours où je rentrais des cours, je mettais “Can’t Tell Me Nothing” et je le mettais en repeat peut-être, 80 fois ! J’avais des lubies avec certains sons. 808s & Heartbeak était dans la voiture de ma mère et on l’écoutait tout le temps. J’ai énormément écouté Kanye jusqu’à The Life of Pablo, justement. Par la suite, il y a quelques sons que j’ai bien aimé, mais je m’en suis un peu éloigné. Mais en termes de production, étrangement, ce n’est pas celui que je trouve le plus fort. Je le trouve très fort, mais je me demande si j’ai déjà été tarté par une prod de Kanye West. Pour moi, il ne réfléchit pas une bonne prod’ et une bonne performance artistique, mais il voit le morceau comme une seule entité. Il a des prods ultra simples, mais quand il bosse dessus, c’est incroyable.
Est-ce que c’est quelque chose que tu retrouves toi, dans ta façon d’aborder la musique aujourd’hui?
Je pense que j’ai un peu la même vision là-dessus, parce que j’ai jamais fait des prods très chargées. C’est toujours assez épuré, je vais plus avoir tendance à mettre plein de pistes, toutes mes idées et après je vais faire le tri. Je procède par élimination et au final, je ne garde que ce qui est intéressant dans le morceau. Quand j’ai commencé, mes prods étaient trop chargées, c’était des morceaux finis. Donc quand j’ai voulu plus travailler des albums, inviter des artistes ou même juste placer des prods, je me suis dit qu’il fallait que je prenne en compte qu’il y a un mec qui doit poser sa voix et qui doit avoir de la place.
Ça fait donc 10 ans que tu produis, et pourtant ce n’est qu’en 2020 que tu as commencé à être actif sur les plateformes. Pourquoi avoir pris autant de temps avant de véritablement te lancer ?
J’ai attendu, parce que pour moi, c’était pas encore assez bon pour être partagé. Enfin, j’envoyais des trucs sur Soundcloud, mais la première fois où j’ai partagé des sons sur les plateformes, c’est que je me suis dit que c’était enfin assez potable pour les faire écouter aux gens. C’était il n’y a pas si longtemps, mais ce n’était pas non plus la même époque. Les gens étaient en mode “comment on fait pour mettre un son sur Spotify ?”, personne ne savait vraiment comment faire. Alors qu’aujourd’hui, tu peux commencer la musique le lundi et le mercredi envoyer un son sur Distrokid, ça te coûte 30 balles.
Ce n’était pas aussi démocratisé qu’aujourd’hui. Les gens étaient moins informés aussi.
Ouais ! Et puis il y avait Soundcloud qui était ultra rapide, tu pouvais faire un son le matin et le partager à midi. Tu faisais une cover vite fait, tu l’envoyais et puis tu avais un retour direct. Je trouve que c’était cool parce que c’était un peu comme un centre de formation. Tu avais tes premiers retours, c’était là où tu pouvais commencer un peu à connecter avec des gens et montrer ton travail sans avoir le délai qu’il y a sur les plateformes aujourd’hui.
En écoutant la mixtape, on sent surtout que tu as infusé dans la trap sombre du début des années 2000. Qui sont les artistes et/ou beatmakers qui t’ont inspiré à ce moment-là ?
Il y a autant d’Américains que de Français qui m’ont inspiré. Aux États- Unis, je pense qu’il y a des Lex Luger, Metro Boomin, Pi’erre Bourne. Même Kanye West ou Dr Dre, même s’il n’a pas forcément fait de trap. Southside, aussi. Et en France, des gars comme Myth Syzer, Ikaz Boi, Binks Beatz, Eazy Dew, Ponko. En fait, j’ai été très longtemps beaucoup plus axé sur le rap US, et c’est grâce à ces beatmakers en France, qui, quand ils sont allés bosser avec des 13 Block, des Ateyaba et des Hamza, que je suis revenu de ouf au rap français. Les prods me parlaient beaucoup plus et les artistes qui émergeaient à ce moment-là, c’était abusé. Therapy avec Kaaris aussi, ça me parlait plus. C’est la période que j’ai vraiment préféré dans le rap français, entre 2015 et 2019. C’était incroyable, il y avait des rookies qui étaient super forts. Enfin, les rookies, à l’époque c’était Hamza, Josman, SCH, Kekra… Les mecs, c’était tous des tueurs. Artistiquement, ils arrivaient avec des propositions ouf, ils rappaient trop bien et c’est ça qui m’a vraiment donné envie de faire des prods. Il y avait une émulsion. Ce projet, j’ai essayé de lui donner un peu cette couleur. Je me suis dit “je vais essayer de faire des sons qui auraient pu sortir à cette époque”.
C’est marrant que tu dises ça, parce que ça m’a effectivement rappelé cette époque-là avec notamment des Bisous Mortel, des Brutal, des projets comme ça.
Je les ai saignés ces projets !
Sur ce genre de projets, on peut vite tomber dans une certaine redondance, pourtant là, ce n’est pas le cas. Je pense que la cohérence entre les prods et les artistes y contribue beaucoup, ainsi que le fait de travailler avec d’autres compositeurs comme Lyele et Fakri que l’on retrouve dessus. Comment choisis-tu les artistes que tu invites et comment crées-tu cet équilibre avec eux ?
Depuis mon premier projet FOREVER UNFAMOUS, ça a toujours été que des artistes que je kiffe, que j’écoute. Ce sont des mecs ou des meufs que je trouve très fort.e.s. Il y en a que je connais depuis longtemps, maintenant. Donc humainement, on a une liberté de pouvoir faire plusieurs sessions en studio et d’arriver vraiment sur un son qu’on kiffe. Pour ne pas tomber dans de la redondance, mes projets, je les travaille vraiment comme des albums. non pas comme des mixtapes ou des compil’ de beatmakers où je prends des chutes de morceaux. Là sur le projet, il y a 16 morceaux, mais sur la période d’un an et demi, on en a peut-être fait entre 50 et 60. Et des fois, ça a été dur de dire à des artistes “non, viens on en refait un” ou “garde celui-ci pour toi”. Le piège, en tant que beatmaker, c’est faire deux fois le même son. Comme pour les rappeurs. Un album de 12 titres où il y a deux morceaux qui se ressemblent, c’est pas agréable pour l’auditeur. J’ai toujours essayé de trouver le point à mi-distance entre l’artiste et moi. Il ne faut pas que je n’aille que sur le délire de l’artiste, mais il ne faut pas non plus que j’arrive avec une prod et que je lui impose. A chaque session, j’essaie d’arriver avec 7 ou 8 prods où je me dis “ok, je le vois bien sur ce délire”. Après s’il y avait des choses à retravailler ou à changer, je leur laisse quand même la liberté d’aller sur la prod qui leur plaît. Et puis même, en général, ça va faire un meilleur son.

Les mixtapes de compositeurs, c’est un format que je trouve particulièrement intéressant car je les vois comme de vrais terrains de jeu pour les artistes que vous invitez. J’ai l’impression de les sentir plus “libres” dessus, ou parfois d’avoir un nouveau point de vue sur leur musique. Quand on fait le panorama de ceux avec qui tu as collaboré, on voit que tu restes dans une certaine niche, une scène catégorisée comme “underground”.
J’ai cru que t’allais dire “new wave”, j’ai eu peur ! (rires) Je rigole, tu aurais eu le droit.
Même “underground”, le terme est discutable, mais on a pas forcément trouvé mieux pour catégoriser cette scène. Qu’est-ce qui t’intéresse chez ces artistes ? Tu as un flair pour ça on dirait, c’est pour cela que l’on retrouve déjà un La Fève sur FOREVER UNFAMOUS en 2021 avant même le succès de Mauvais Payeur. Les beatmakers, vous avez vraiment ce truc de curation. Comment tu le travailles ?
Si la musique d’un ou une artiste me parle, je ne vais pas forcément tout de suite me dire qu’il faut qu’on bosse ensemble. Mais par contre, il y en a où je vais me dire “Ah, on a chacun un truc à s’apporter mutuellement”. Et c’est avec ces personnes-là que j’ai envie de travailler. Où je me dis que nos deux univers pourraient se rencontrer sur un morceau. Un bon producteur doit savoir faire de bonnes prods, ça c’est sûr, mais le travail de curation est aussi fondamental. Parce que, si t’arrives au tout début d’un artiste et qu’après il pète, c’est bénéfique pour toi. On est obligés de rester attentifs. Par exemple, je ne connaissais pas du tout Sacce et je l’ai découvert à une release party de nelick je crois, il y a 6 ou 8 mois. Je me suis directement dit qu’il était trop fort, et dès le lendemain, je lui ai proposé de se voir au studio. Le samedi, on avait déjà fait trois sons. Il faut rester passionné je pense, et écouter la musique avec ses oreilles aussi. C’est peut-être bête ce que je dis, mais on a trop tendance à se dire “Ah, lui, il ne fait pas encore assez de stats. Lui, il n’est pas assez ci, pas assez ça”. Mais au final, le mec, s’ il fait de la bonne musique, c’est à l’écosystème de la musique de l’aider. Et moi, si je peux apporter ma pierre à l’édifice, faire un son, qu’il puisse marcher ou non, je le ferai. Le nombre d’auditeurs ou de streams que le gars a, je m’en fous. Si le mec est fort, je vais vouloir bosser avec lui.
Ça se ressent dans la tracklist du projet. On y retrouve des noms confirmés, comme un Oldpee par exemple, qui a fait toute sa carrière avec 13 Block, mais aussi des rookies comme des S-Tee ou des Sacce dont tu viens de parler, qui sont encore aux prémices de leur carrière. En parlant d’artistes assez jeunes justement, alors c’est une artiste, la seule femme qu’il y a sur…
Il y’en a deux ! Enfin, il y’a les voix de Jäde sur le morceau avec Leust. Mais, c’est elle qui n’a pas voulu être créditée, avant qu’on me dise “t’as enlevé le nom d’une meuf !”, et tout ! C’est ma pote, elle m’a dit “ouais, mais j’ai pas écrit les paroles du coup…”, disclaimer ! (rires)
En tout cas, sur la tracklist et en feat, c’est SASU qui fait l’outro. J’aimerais qu’on parle de ce morceau, qui détonne totalement du reste du projet, on est presque sur de la variété… C’était assez surprenant de conclure l’écoute avec cela. Tu peux nous la présenter et expliquer pourquoi ce choix ?
SASU, c’est une pianiste que j’ai dû rencontrer fin 2024 et avec qui je suis devenu ami. On a fait des sessions compo’, des coprod’ pour un artiste canadien qui s’appelle Vago et un marseillais qui s’appelle BARA8!. On a toujours été dans un rapport de coproduction, mais elle chante aussi à côté. Je la trouve ultra talentueuse, vraiment trop forte. Elle a aussi sorti un morceau cette année qui s’appelle “Le blanc du bleu“, un des morceaux que j’ai le plus écouté. Le projet était terminé, j’ai fait cette prod sur la fin qui a été arrangée par Romain Milcent qui a fait la basse dessus et qui a changé la sonorité des drums aussi. Pour moi, ce son c’est le digestif du projet qui est très trap, très sombre, et j’adore les projets où le dernier morceau n’a rien à voir musicalement. Je voulais un peu faire l’inverse de Drake sur Honestly Nevermind. Il a fait un album un peu électro et le dernier son, c’est avec 21 Savage avec un son de rap. Pendant toute la préparation du projet, je n’ai composé que de la trap, mais j’ai quasiment pas écouté de rap sur toute cette période. J’écoutais que des OST de jeux vidéo, des musiques de films et Laurent Voulzy à fond. Je suis fan de lui ! Ça m’a donné envie de faire un son dans cette couleur-là, pour alléger le tout. Quand on a fini le son, je me suis dit que c’était ce qui manquait.
C’est important pour un beatmaker de savoir s’ouvrir à d’autres genres ? C’est quelque chose qui permet d’améliorer ton processus créatif ?
En fait, c’est comme si tous les styles musicaux étaient des aliments. Et le rap, à la fin, c’est le gâteau. Tu peux prendre de la musique classique, de la musique électronique, tu peux prendre tous les styles musicaux et tu peux en faire du rap, tu vois? Je trouve important de digérer plein de styles musicaux différents pour pouvoir après arriver avec une proposition nouvelle dans le rap. Si t’écoutes que du rap, au final tu vas refaire la même prod plein de fois. Le rap, c’est une des musiques qui évolue le plus, il n’y a pas vraiment de codes. On peut lancer des nouvelles tendances dans le rap, même s’il y a des trucs très marqués: la trap, le boom-bap, la drill, etc. Il y a quand même des grandes tendances. Mais, c’est beaucoup moins codifié que le jazz, la musique classique ou la house par exemple.
Tu as des beatmakers ou artistes en tête qui illustrent ce que tu viens de dire ?
J’ai pas d’idée précise en tête, comme ça. Mais rien que le fait d’aller sampler de la musique classique ou une musique de jeu vidéo, de changer le BPM, changer le pitch. Ce qu’un Kanye West a fait. Il prenait des samples de soul, il les accélérait et ça faisait des voix de chipmunks. A l’époque, c’était une dinguerie. Il en a fait du rap, des prods en mode boom-bap et ça marchait, il a encore créé dans le rap. Même Jul ! Ce qu’il fait, c’est abusé parce qu’il a créé son style à lui. Même un mec comme Pi’erre Bourne, qui a inventé un style de prod. 808 Mafia aux États-Unis aussi… Et pour moi, ça c’est le Graal, ce que tous les beatmakers recherchent dans le fond : être le précurseur d’une sonorité. C’est des artistes qui deviennent intouchables parce que, tu peux dire “j’aime” ou “j’aime pas”, ils ont fait le truc le plus ouf, ils ont créé un style. On court tous un peu après ça. Mais c’est dur parce que ça se fait sans réfléchir, je pense.
Est-ce que tu as des anecdotes à nous raconter derrière les titres de la mixtape ? Ou derrière l’enregistrement d’un morceau en particulier ?
Pour le morceau avec Cash Crime, avec Romain et Léo qui sont les deux gérants du studio, Romain qui est aussi l’ingé son du projet, on a fait un aller-retour à Bruxelles dans la journée en voiture. On s’est tapé une déter’, alors qu’on aurait pu l’envoyer par mail, faire ça à distance. C’était fin juillet, il fait 40°C, on se fait 4 heures de voiture aller et retour. En soi, ce n’est pas un truc de fou, mais dans la gamberge actuelle où tout se fait à distance, pour ce projet, j’ai rencontré tous les artistes. C’est un truc qui est quand même assez important pour moi, même de voir la personne avec qui je vais travailler, de discuter une heure ou deux avant de se mettre à faire du son. Surtout aujourd’hui, où bon, quand même, dans le rap, c’est assez sombre en termes de personnalité et d’histoires qu’on peut apprendre sur les uns et les autres. Je préfère m’assurer que je vais travailler avec de bonnes personnes. Et même si on ne peut jamais vraiment savoir, c’est quand même bien parce que tu vas faire de la meilleure musique. Une inspiration peut se créer simplement au travers d’une discussion. C’est toujours plus enrichissant. J’ai une autre anecdote sur le morceau avec Dundy. Quand je suis rentré chez moi après la session, j’ai voulu sortir les pistes et ça a fait brûler mon chargeur. Je lui ai dit que le son était tellement chaud que ça a cramé mon ordi (rires).

Quel est le morceau dont tu es le plus satisfait sur le projet ? Et celui qui était le plus compliqué à terminer ?
C’est le morceau avec Oldpee. Je me suis tellement bousillé à 13 Block, vraiment. C’est mon groupe préféré de tous les temps en rap français. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais pas encore d’appart, ni de taf, puis Triple S est sorti, et en fait, ça m’a déclenché. Après, la France a gagné la Coupe du monde, puis j’ai trouvé un taf, c’était incroyable ! Je me suis dit “Vas-y, ça va être ça ma vie”. Ça a été trop puissant. Quand j’étais avec Oldpee au studio, on écoutait les prods et il hésitait entre deux. C’est très rare que j’impose comme je le disais, mais là, je lui dis “Frérot, franchement, s’il te plaît, pose sur celle-là”. Il m’a dit oui, et au final, c’était celle que tout le monde préférait. A la fin, je lui ai dit “Gros, est-ce que tu peux juste rajouter “Tu sais déjà comment on opère”?”, et il m’a dit “J’allais le faire !”. Et là pour moi, j’avais gagné, parce que tout ce que j’ai fait a pris tellement de temps, comme j’envoie pas énormément de prod. Donc quand il a fait le son, j’ai pas chialé mais j’étais fier, ce qui est très rare pour moi, dans la musique ou même en général. Quand on a fini et que je vois qu’il est refait, que tout le monde a le sourire dans son équipe, qu’on est refaits aussi, je me suis dit que c’était vraiment pour ça que je faisais du son.
C’est un accomplissement, je peux totalement comprendre. Et à l’inverse, est-ce qu’il y a un morceau qui était un peu plus compliqué à finaliser?
Le morceau avec Baby Neelou. En fait, au début j’avais fait la prod en entier, la mélo, les drums et tout. On avait tout fini, fait la maquette, le son était mixé, prêt à envoyer au master. Et là, je me suis tapé une phase et je me suis dit “Il est bien, mais il est pas assez cainri”. J’avais même dit à Baby Neelou “Gros t’es pas chaud, on refait un morceau ? Parce que là il y a un truc qui me bloque dans le son”. J’avais refait les drums 200 fois, parce que j’ai beaucoup de mal à demander de l’aide aux gens, à dire “j’y arrive pas”. Je suis un peu têtu, je me dis que je vais y arriver tout seul. Et là, je me suis dit que Lyele pouvait me faire des drums cainri et une 808 de fou furieux dessus, qu’il allait tuer ça. On avait déjà échangé il y a quelques années, on se connaissait de loin. Il m’a dit de passer au studio et on a fini le son tous les deux. Ça me faisait penser à Kanye West, qui, quand il avait du mal à finir Stronger, avait appelé Timbaland à l’époque pour qu’il l’aide à faire les kicks. Il est arrivé en dix minutes, il a dit “tu vois, c’est comme ça”. Et avec Lyele, c’était pareil ! J’avais l’impression que le son n’allait pas être au max de ce qu’il pouvait être. Mais après ça, j’étais tranquille.
On arrive sur la fin de l’interview, tu aurais une pépite à nous recommander ?
L’album Caché derrière de Laurent Voulzy. Dans la production, c’est actuel de fou. Et en termes d’écriture, c’est incroyable.
Un mot pour conclure cette interview ?
Merci à tous les gens qui vont écouter le projet, ceux qui donnent de la force depuis FOREVER UNFAMOUS. Ceux qui découvrent maintenant, aussi. Kiffez, faites ce que vous aimez faire, faites les choses pour les bonnes raisons et pas toujours pour l’argent.
STILL UNFAMOUS d’Unfamouslouie est disponible depuis le 3 avril sur toutes les plateformes de streaming.


