C’est un petit pas pour Ritual X, mais un grand pas pour le jazz rap francophone. Avec son premier EP “Le Petit Enfant trop Géant” sorti le 5 décembre dernier, l’artiste messin casse les codes en choisissant d’accorder sa voix avec un saxophone, une contrebasse ou encore une guitare électrique. Retour sur ce projet et sur l’histoire d’un genre rare à entendre dans le rap français.
C’est une année pleine de promesses qui s’achève pour Ritual X. Au mois de mai dernier, l’artiste faisait son retour, deux ans après la fin de son duo SUN7 qu’il partageait avec Broly Wavy, avec la série de singles Jazzbarzz. Entre la fin du mois de mai et le mois de juillet, il dévoile six morceaux avec autant de clips pour les illustrer. On découvre un artiste à l’esthétique visuelle colorée et sans compromis. Son style nous rappelant celui de Jean-Michel Basquiat dans le New York des années 1980 dénote de ce qu’on a l’habitude de voir. En plus d’une proposition jazz rap innovante, son rap est ponctué par des punchlines humoristiques qui nous font apprécier son personnage : “On veut des chaînes qui valent plus que Disney, des Disney Channel” (Personalities, Jazzbarzz No.2), “Au lieu de chercher un appart je suis sur les quais, j’embrasse une psycho, quoi que je veuille, je suis fait pour les maux de tête j’suis comme Psykokwak” (Process, Jazzbarzz No.5).

Avant de proposer ce style décalé, on retrouvait Ritual X sur des flows cloud et plug, comme sur “Wavestars” avec Him$, “on est des tracstars” avec Implaccable ou encore sur “exploration esthétique” avec Ricky Bishop. La fin de SUN7 semble avoir été un vrai tournant pour l’artiste, lui permettant de repenser sa direction artistique en s’orientant vers quelque chose de nouveau et davantage en phase avec lui-même.
Jazz rap : Histoire, origine et influence
Ce renouveau musical et artistique, Ritual X décide de le prendre sur ce qu’on appelle du jazz rap ou jazz-hop. Mais qu’est-ce que ce genre et d’où vient-il ? À la fin des années 1980, les beatmakers américains commencent à utiliser des samples et ceux de jazz ne font pas exception à la règle. C’est ainsi que des groupes comme A Tribe Called Quest vont reprendre ces sonorités par l’intermédiaire des productions de Q-Tip, un des membres du groupe. Leur album The Low End Theory, sorti en septembre 1991, va populariser ce style à une échelle plus large. En France, c’est MC Solaar qui introduit pour la première fois le genre à travers son premier album devenu culte Qui sème le vent récolte le tempo. Ce dernier apparaît deux ans plus tard sur l’album Jazzmatazz Volume 1 du rappeur américain Guru, premier artiste à sortir un projet composé exclusivement de morceaux jazz rap. Plus récemment, on peut citer l’album To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar qui reprend les codes du sous-genre dans la plupart de ses titres. Toutefois, il ne faut pas confondre le jazz rap et la new jazz, un sous-genre de la trap qui ne tire pas l’essentiel de son inspiration des sonorités jazz classiques.
Rares, voire inexistants, sont les projets jazz rap dans le paysage rap francophone de ces dernières années. On peut tout de même citer des albums comme Sur la Route du 3.14 de Jazzy Bazz sorti en 2012 ou Lipopette Bar d’Oxmo Puccino sorti en 2018. L’EP “Le Petit Enfant trop Géant” de Ritual X vient remettre au goût du jour un style sous-représenté dans le rap français davantage inspiré par des genres musicaux comme le bouyon ou l’afro.

Dans sa musicalité, ses influences s’inspirent du producteur américain Madlib et des rappeurs avec qui il a collaboré du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui. Un des morceaux de sa série Jazzbarzz s’intitule même “Madlib, Jazzbarzz No.3”. Dans la continuité d’un rap aux productions jazz, Ritual X s’associe dès l’introduction du projet avec le trompettiste Béesau (qui a notamment joué pour des rappeurs tels que Jewel Usain, JRK 19 ou, plus récemment, pour Disiz sur le morceau “amsterdam” issu de son dernier album “on s’en rappellera pas”). Sous la forme d’un titre de 7 minutes, cette “Préface” nous ouvre alors les portes du château que le rappeur souhaite nous faire visiter.
Un rappeur innocent, brut et rationnel
Au-delà du genre musical innovant de l’EP, Ritual X choisit de se montrer plus vulnérable dans ses textes en laissant de côté l’ego-trip très présent dans ses précédents morceaux. L’artiste parle de lui dans sa complexité : entre amour, angoisse, nostalgie, pression, solitude et santé mentale, il dresse un autoportrait touchant et sincère.

Le rappeur note également tout le paradoxe qui existe chez chacun d’entre nous. Quand la réalité de ce qu’on vit vient se heurter à nos valeurs qu’on pensait inamovibles : “On me demande d’être sincère, adapté […] c’est l’paradoxe et l’absurde. On parle seul après on perd le nord t’inquiète on a l’sud”, “J’culpabilise, j’refais les fautes et je re-culpabilise, et j’plonge en introspection, je recule pas, believe en oim”, (Fautif : Innocent, Brut, Rationnel et Sans Cire). Cette incohérence dans la liberté que la société semble nous offrir affecte son mental, ce qui le pousse à en prendre soin pour ne pas sombrer à son tour : “J’ai parlé à plus de psy qu’à des gens rationnels”, (Autoportrait au solitaire), “J’ai fait le tour de tous les psychologues et tout ce qui me disent c’est : espère et attends”, (Fautif : Innocent, Brut, Rationnel et Sans Cire).
Un projet au cœur sensible
Entre ses moments de réflexion, l’artiste trouve quand même le moyen de s’évader à travers l’amour des relations qu’il entretient. Le morceau “Du Café ou de l’Eau (Cordes et percussions sur papier intime)” est une très belle ode à cette affection pleine de légèreté, qui porte l’artiste sur un petit nuage le temps d’une soirée.

On ressent le morceau comme un rayon de soleil dans ce ciel ombragé. On retrouve ces nuages qui, cette fois, ne sont pas annonciateurs d’un coup de foudre mais d’un véritable orage dans le morceau “Outroduction – L’idéal, 24 mai 2001” qui conclut l’EP. Souvent, des souvenirs éclairs semblent traverser les pensées du rappeur. Celles-ci le ramènent à l’époque de son enfance où les choses n’étaient pas plus simples qu’aujourd’hui : “J’me souviens de la boîte aux lettres qui vomit la haine des huissiers et des proviseurs […] eh papa, ça fait 15 minutes que tu relis cette lettre, t’as la main sur le front”. Malgré tout, il ne se laisse pas envahir par la négativité propre à son passé, il fait le choix d’avancer sous cet orage et d’apprécier le chaos qui ruisselle sur son visage : “J’ai l’sourire, j’suis nostalgique, j’suis le même, même si c’est plus la même”, “Y’avait 13 étages à monter avec toutes les courses, mais quand j’repense aux problèmes, aux galères, je les aime tous et toutes”.
“Le Petit Enfant trop Géant” est donc un premier EP riche en promesses et en références. À travers lui, Ritual X arrive à nous faire ressentir des émotions fortes sur des sonorités peu communes dans le paysage rap actuel. Sera-t-il à l’initiative d’un regain de popularité pour le jazz rap ? Seul l’avenir nous le dira.
Tod Zewane (@todtheone)


