Récemment, les sonorités antillaises et plus particulièrement le bouyon s’invitent dans les DJ sets. Nombre d’artistes, d’origine caribéenne ou non, s’y essaient. Parmi eux, Ricky Bishop, précurseur d’un bouyon 2.0 qu’il nomme “new bouyon”. Ce genre, mêlant des rythmiques bouyon de la Dominique et de la Guadeloupe à des flows et de l’autotune aux allures playboi cartiesques, connaît aujourd’hui un succès grandissant. Que ce soit à la fête de la musique, au Petit Bain ou encore à Yardland, Ricky invite son public non pas à observer mais à vivre la #newbouyonexperience.
Il y a quelques jours, La Pépite rencontrait le guadeloupéen à La Place. L’occasion de parler influences, mentalité tracs, entourage et audio crack.

Pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore, tu peux te présenter en quelques mots ?
Moi c’est Ricky Bishop, ou Big Racks, pour les intimes. Je fais de la musique depuis assez longtemps, depuis 5-6 ans plus sérieusement. Je suis ingé’ son, artiste-interprète, auteur. Je fais du rap, mais pas que : je fais de l’audio crack !
À quel moment tu t’es dit “Ok, je me lance dans la musique là !“ ?
Quel a été le déclic ?
J’ai toujours eu envie de faire de la musique. Dans un premier temps, ça a été en voyant mes proches faire, ça m’a initié au studio, à enregistrer. Après me lancer en mode faire des clips, avoir une carrière ? Je pense que c’est venu un peu naturellement. À force d’avoir des bons retours, avec la passion aussi qui grandit avec le temps, ça donne envie de faire les trucs plus sérieusement.
D’où tu viens et quel rôle occupait la musique dans ta vie plus jeune ?
Je suis originaire de Guadeloupe et de Madagascar, mais j’ai grandi en Guadeloupe jusqu’au lycée. Donc j’ai vraiment baigné dans la culture guadeloupéenne, que ce soit musicale ou même tout le folklore. Depuis très jeune, je suis un gros consommateur de musique. Avant d’être artiste, je faisais partie des gars qui téléchargeaient plein de sons, illégalement (rires) ou sur des sites comme Datpiff. J’étais un gros consommateur de musique cain-ri, de rap français aussi, de rap local.
Tu as des références à nous citer ?
En rap local, déjà, j’écoutais beaucoup Admiral T. Riddla en grandissant, Fuckly aussi, ils m’ont beaucoup marqué. En rap cainri… Lil Wayne et tout ce qui en découle. Future, Young Thug, etc. Et en rap français, petit j’écoutais beaucoup d’Alpha 5.20, de Kery James, Booba aussi, évidemment. Du vrai rap ! (rires)
Tu écoutes qui, en ce moment ? Tu as une pépite à nous faire découvrir ?
Trois noms : en ricain, fourfive. En newcomer français, Luzyqv. Et un tracs que j’écoute beaucoup… Mousto. C’est sur ça qu’il faut se plugger, vous me remercierez plus tard.
Comment as-tu choisi le nom Ricky Bishop ?
Mon deuxième prénom, quand tu le mets à l’envers, ça fait “Ricky” plus ou moins. Il y a beaucoup de gens qui m’appelaient déjà comme ça, avant même que je fasse de la musique. Et Bishop, ça vient du film “Juice”. C’est un vieux film de gangsta des années 90, enfin, pas trop gangsta, mais un film de noirs quoi ! (rires) Il y a 2pac qui joue dedans, et son personnage s’appelle Bishop. Il y a une légende qui dit que 2pac, c’est juste un acteur qui est resté bloqué dans ce personnage toute sa vie. C’est un peu l’origine de mon blaze, mais en soit, on me l’a donné ce nom. De base, c’était “Ricky Em Jarl Bishop” et il y a un gars qui m’a appelé “Ricky Bishop”, je me suis dit que ça sonnait bien. On m’identifie bien avec ce nom et il me représente bien, donc c’est cool.
Il y a quelque chose de très cain-ri dans ta musique, tes flows, tes gimmicks… On sent que t’as saigné des artistes comme Lil Uzi Vert ou Playboi Carti. C’est le cas ?
Si tu rajoutes Sahbabii, tu as le trio gagnant ! Ce sont mes plus grosses influences musicalement.
Qu’est-ce qui t’a inspiré chez ces artistes ?
La spontanéité, l’authenticité. Le fait d’être clivant, aussi. Ce sont des artistes qui ont reçu beaucoup de hate pour X ou Y raison. Pour leur apparence, pour leur musique… pour les deux, souvent. Je me retrouve beaucoup dans ça, puisque j’ai toujours fait de la musique très personnelle donc forcément clivante. Il y a des gens qui ne vont pas être d’accord, d’autres à fond dedans. C’est ce qui me touche chez ces artistes-là, ils arrivent vraiment à emphaser ça. Au-delà de tout le truc un peu profond, je me retrouve dans leurs flows, leur manière d’aborder les sons, dans les sujets aussi! Ils vont parler de style vestimentaire, de relations amoureuses, ou autre, et ce sont des sujets qui me parlent.
Dans tes inspirations, on retrouve aussi le bouyon, qui est central dans ta musique.
Est-ce que tu te rappelles du premier morceau bouyon que tu as écouté ?
Un son, je ne sais pas, mais les premiers artistes qui m’ont marqué, c’étaient Yellow Gaza, Arèndi à l’époque, Edday, Nicy, toute la scène bouyon gwada. Quand les guadeloupéens ont vraiment commencé à faire du bouyon, ça m’a marqué. Les premiers sons bouyon que j’ai entendus, je ne peux pas te donner le titre, mais ça venait sûrement de la Dominique.
Et aujourd’hui, tu écoutes qui comme artistes bouyon ?
J’aime beaucoup Billy Bybf (Ba yo bon fè) et tout son collectif. Yu Meï, aussi. Ce sont des artistes avec qui j’ai collaboré pour la plupart. 1T1, je saigne.
En ce moment, on sent un vrai engouement autour des musiques caribéennes, que ce soit en France ou ailleurs. De quel œil tu vois tout l’intérêt qu’il y a aujourd’hui autour de ces musiques ?
Je le vois d’un bon œil ! C’est une opportunité pour des artistes comme moi, et pour d’autres j’espère, déjà d’étendre sa palette. Parce qu’on fait de la musique, c’est de l’art, c’est de la création, donc si tu fais toujours la même chose et que ça n’évolue pas, c’est moins intéressant. Ça permet à d’autres gens de découvrir ça, de s’y intéresser, donc c’est cool. Après, moi je suis pour l’internationalisation, j’ai envie qu’on écoute du bouyon en Chine, aux États-Unis, et ça passe par là. Par la hype, la vulgarisation, ça passe par beaucoup de concepts.
Tu penses quoi du fait que cette musique soit reprise ici en France par des artistes non antillais comme Vald ou Shay ?
Je pense que c’est une victoire pour notre musique. Pour les artisans du bouyon, ça fait avancer le truc. Après, je ne suis pas fan de tous les sons ! (rires) Je ne vais pas dire lesquels j’aime, lesquels je n’aime pas, ça reste subjectif. Mais en général quand un son pète parce que la musique est bonne, c’est bien, quel que soit le style. Si c’est du bouyon, encore mieux ! Tant que c’est bien fait, que c’est pas malsain, qu’il n’y a pas d’appropriation. Tant que c’est fait de manière authentique, aussi.
Comme Theodora, par exemple !
Très bon exemple. Tu vois que c’est une artiste complète, dans la mesure où elle peut te faire un son banger bouyon, banger amapiano, c’est la polyvalence. Ça joue aussi beaucoup dans le narratif.
Toi, tu as décidé de nommer ton esthétique “new bouyon”. C’est quoi exactement ? Comment est née cette idée, ce terme ?
Un peu d’une blague ! Je faisais écouter le son “Flaques” à quelqu’un, le jour où on tournait le clip. Il y avait des figurantes qui découvraient le son. Une d’entre elles a dit “Ah ouais, j’aime bien ! C’est du bouyon façon-façon ! “ (rires). Je lui ai dit “Ouais, ouais, c’est totalement ça !“, mais je n’allais pas appeler mon EP “Bouyon façon”, donc je me suis dit qu’on allait trouver un nom qui claquait un peu plus. “new bouyon”, j’ai trouvé ça très logique. Les puristes du bouyon diront que ça n’en est pas, en même temps on utilise des rythmiques et des instrumentaux bouyon ou à grosse inspiration bouyon. Et le côté “new”, c’est parce qu’avant “Soukré Sa #Sitdown”, je n’avais entendu que “Memories” de Fallon, en son bouyon un peu différent, avec une autre touche. Une sorte de new bouyon. Ça faisait partie des premiers sons du style. Avec des morceaux comme “Flaques” ou “Anlè Mwen” par la suite, je me suis dit qu’on était en train de créer un style à part entière.
Ce qui fait la richesse du new bouyon, ce sont aussi les prods.
Sur le papier, ça fait des mélanges de styles et de sonorités un peu improbables mais ça fonctionne toujours. Comment tu réfléchis tes morceaux ? Tu fais un travail de projection en amont ou tu te laisses aller en voyant où ça te mène ?
Ça dépend ! Il y a des instrumentales, comme celles de “Soukré Sa #Sitdown” ou “Anlè Mwen” que j’avais déjà reçues comme telles. Je les ai écoutées pendant 1 ou 2 mois avant de poser dessus et j’avais déjà le flow, le refrain. Des fois oui, j’ai ce truc de projection. Mais ce sont des exceptions, en général je fais des sessions avec des producteurs, j’ai une liste de samples que j’ai envie d’utiliser. Je vois avec le producteur si on sample ou si on part de zéro. J’essaie de ne pas reproduire le même schéma à chaque fois, mais d’avoir un “workflow”.
Est-ce qu’il y a un sample particulier que tu aimerais utiliser ?
Attends, je vais te sortir la liste… (il regarde dans ses notes) Il y’en a beaucoup, mais je dirais “Show Me Love” de Lala &ce ! Bon après, il ne faut pas se faire strike ! (rires) C’est pour ça que j’évite de trop sampler les artistes français, parce que ça va vite. Il y a aussi “Hardly” de Future.
Tu parlais de “puristes du bouyon”. Comment est perçue ta musique aux Antilles ? T’as des retours particuliers de là-bas ?
Je n’ai pas de retours de puristes du bouyon ! (rires) Sur mon projet, tu peux retrouver des producteurs antillais. Il y a pas mal d’artistes qui m’ont fait savoir qu’ils validaient ce que je faisais, comme Railfé par exemple, ce sont des pointures aux Antilles. Quand tes pairs te valident, c’est carré ! Après, j’ai pas la sensation que mon son tourne beaucoup là-bas, mais je pense que ça va avec le temps et que ma proposition est de mieux en mieux reçue. J’espère pouvoir me produire là-bas, sachant qu’il y a des gros festivals.
Tu n’as pas peur de t’enfermer dans ce style, le new bouyon ?
Non, je ne pense pas. J’ai de gros sons qui arrivent et qui ne sont pas des morceaux bouyon. Après, il y a ce dilemme entre s’enfermer et s’affirmer. Avec “#newbouyonexperience”, je voulais m’affirmer. Travailler ce truc au maximum, parce que c’est trendy, mais c’est pas une trend, c’est vraiment la musique qu’on défend. Je n’aspire pas à faire uniquement du bouyon, mais j’ai quand même envie de faire évoluer le genre le plus possible. Il y en aura encore, mais je ne souhaite pas m’enfermer dans une case.
À quoi peut-on s’attendre, après ce projet ?
Là, je vais sortir un album en fin d’année. J’avais un premier titre, mais je pense que je vais le changer… (rires). C’était “2025 Audiocrack”, mais je ne suis pas sûr de l’appeler comme ça. Je vais mettre un autre titre, plus évocateur. Dedans, il y aura du new bouyon, mais pas que. Il y aura des feats internationaux. Je ne peux pas les révéler… Peut-être un seul, même.
Ton entourage semble avoir une place très importante pour toi. Lors de la “#newbouyonexperience” au Petit Bain avec Mosaïque, ils étaient tous là. Tu as aussi invité Teyma, Desouza, Lawskie, entre autres. Je n’avais pas l’impression d’être à un concert, mais vraiment une soirée. C’est ta volonté, que ce soit vécu de cette façon là ?
Totalement ! C’est le party tour. Je veux vraiment que ce soit un truc où les gens viennent pour s’amuser, pas pour filmer tout le show et chanter juste le refrain TikTok qu’ils connaissent. Je veux que ce soit une communion. La new bouyon experience, c’est un concept de soirée qu’on a lancé après la sortie de “#newbouyon”, en septembre dernier. Le but, c’était vraiment de faire une tournée de rée-soi, pas de concerts. Des showcases, des trucs plus dans des clubs…Parce que je trouvais que c’était la meilleure manière d’apprécier ma musique. Si tu l’as senti comme une fête, c’est que c’est réussi !
Tu es toujours très entouré sur tes scènes. De nombreux artistes ont leur entourage, mais tous ne le montrent pas autant. Pourquoi c’est aussi important pour toi de le mettre en avant, de partager autant avec eux ?
On arrive tous ensemble, en fait. Quand on va dans une soirée, on demande des listes de 10, 15 personnes ! (rires) Si tu n’instaures pas ça dès le début, les gens vont juste te prendre comme une individualité et les autres seront accessoires. C’est ce que Implaccable avait très bien commencé à faire, en nous ramenant tous sur les concerts. Donc je suis obligé de faire pareil, dès que j’ai l’opportunité de faire des shows. C’est logique pour nous, c’est notre manière de nous affirmer. On est les tracs, on vient à plusieurs. Le but, c’est que chaque année, tu découvres un nouveau tracs.

C’est quoi être “tracs” ? Et pourquoi c’était important de créer ce mot, cette identité ?
Pour la petite histoire, c’est une création d’Implaccable. “tracs” remplace “T.A.C.N.A” qui veut dire “Toujours Aller Chercher Notre Amour”. Ça sonne mieux, mais ça résume totalement cette démarche de toujours aller chercher notre amour, sous différentes formes. Ça peut-être au sens des relations, de la passion, toujours poursuivre ses rêves. Ça définit bien la mentalité tracs. Il y a aussi toute cette notion de “on y arrive pas seul”, on y arrive avec ses proches.
Tu es très proche d’Implaccable, beaucoup t’ont découvert par lui, quand tu l’accompagnais sur scène par exemple. Aujourd’hui, j’ai l’impression que tu es identifié, que tu brilles davantage par toi-même. Tu le ressens aussi ?
Oui, c’est quelque chose que je ressens forcément avec le temps. Mais ça fait partie de la mentalité tracs, d’attendre son tour. Chacun va croquer. Il y a des périodes où ce sont deux ou même trois membres en même temps, ça c’est blessings ! C’est comme ça qu’on réfléchit. C’est toujours un honneur quand Imp’ m’appelle, c’est mon frérot, on se connaît depuis plus de 5 ans. Si pour faire avancer le groupe, il faut soutenir une personne et se mettre en retrait, on le fait. Avec tous les tracs, on a des liens professionnels, parce que c’est la musique qui nous rassemble, mais on a aussi des liens humains très forts qui nous permettent d’avancer ensemble, de se soutenir.
De toute ta discographie, c’est quoi le morceau dont t’es le plus fier ?
“7D”, sur mon album “1/1” sorti en début 2024. J’ai tourné le clip à New York. C’est pas du tout un son banger, mais plutôt une sorte de ballade un peu moderne. C’est un des sons que je feel le plus. La proposition diffère de ce que je fais et j’adore le faire en live. Et les paroles, c’est vraiment moi.
Tu parles de quoi dedans ?
D’une relation… tumultueuse… à sens unique. (rires)
Et si tu devais faire découvrir Ricky Bishop à quelqu’un, tu lui ferais écouter quoi ?
Pas “7D”, du coup ! (rires) Faut que la personne comprenne que je suis un rappeur de ouf, donc “PHILLIE FREESTYLE”. Sinon, j’aime beaucoup faire écouter “Flaques”. C’est pour moi le son qui définit le mieux le new bouyon, je parle créole, anglais, français, c’est épique, c’est un bon concentré de ce que je fais.
Un mot pour les personnes qui liront cette interview ?
Soyez tracs, soyez vlat. Croyez en vous.
#newbouyonexperience de Ricky Bishop est disponible depuis le 25 mai sur toutes les plateformes de streaming.


